Le phénomène des perruches à Bruxelles

Bruxelles. Dans cette ville qui jadis abritait fièrement le siège de la Fédération Internationale de Colombophilie, la passion pour le sport colombophile s’est éteinte. Et, les pigeons bruxellois, moins nombreux qu’autrefois, sont aujourd’hui en compétition avec un tout autre type de voyageur ailé : la perruche …

Je me suis rendu – il y a quelques semaines – au Parc Josaphat pour participer à « l’Aube des oiseaux» : une balade d´écoute et d´identification des volatiles qui inaugurent nos journées. On revit ainsi, au sein du parc schaerbeekois, l’esprit orchestral d´une aube des oiseaux : les premiers merles débutent doucement leurs chants près des points de lumière citadins, suivis par des merles enfoncés dans la nature encore sombre et par toute une série d´oiseaux qui les rejoignent au fur et à mesure avec leurs croassements, leurs roucoulements, leurs notes parfois mélodieuses, parfois perçantes et aiguës, leurs cris brefs et durs, rauques ou stridents. On atteint le pic musical au moment où la nuit se mélange avec la clarté du jour ; les volumes et les tonalités descendent ensuite progressivement, les oiseaux entreprennent peu à peu leurs activités quotidiennes et la journée commence.

Lors de cette activité, organisée par Aves-Natagora et Natagora Jeunes, on a pu identifier à l´intérieur du Parc Josaphat – parmi plusieurs autres espèces d’oiseaux [1] – des merles, des pics épeiche, des pouillots véloces, des pies bavardes, des corneilles, des mésanges bleues, des pigeons ramiers, des pinsons, des rouges-gorges, des troglodytes mignons et… des perruches à collier.

 

Crédit Photo : Kasia Ortiz

Crédit Photo : Kasia Ortiz

 

La présence des perruches, à Bruxelles mais aussi dans plusieurs régions et métropoles européennes telles que Paris, Amsterdam et Londres, fait aujourd’hui l´objet de nombreuses spéculations et récits historiques : est-ce une conséquence du réchauffement climatique, d’un lâcher d´oiseaux, d’un phénomène migratoire ?

En région parisienne, elles se seraient échappées de conteneurs des aéroports d’Orly et Charles de Gaulle, ou bien de diverses volières provenant de zoos ou de jardins privés. Dans la capitale britannique, les premiers spécimens se seraient enfuis de studios cinématographiques lors du tournage du film «The African Queen» en 1951. Un couple aurait également été lâché par Jimi Hendrix à la rue Carnaby à Londres.

 

Crédit Photo : Kasia Ortiz

Crédit Photo : Kasia Ortiz

 

A Bruxelles, on raconte que les perruches à collier descendent d’une quarantaine d’individus qui, en 1974, se sont échappés de la grande volière du parc d’attraction Meli (à l´emplacement de l’actuel Bruparck). Mais, la présence du psittacidé dans nos contrées est plus ancienne qu’on le croit ; l´oiseau aurait déjà été représenté en 1436 par Jan van Eyck dans son tableau «la Vierge du Chanoine Van der Paele». L´enfant Jésus, représenté sur la toile, semble en effet en tenir une dans la main. On prétend également qu’Alexandre le Grand aurait ramené des perruches de ses périples en Inde, d’où le nom d´une autre espèce habitant aujourd´hui à Bruxelles, la Perruche Alexandre.

De nos jours, il existe donc plusieurs sortes de perruches nicheuses bruxelloises: la Perruche à collier, la perruche Alexandre et la Conure veuve. Comme toute autre créature expatriée et réintégrée à un milieu aussi distinct de son environnement initial, la perruche suscite des sentiments mélangés: il s’agit, pour les uns, d’une espèce invasive et d’un agent d´instabilité pour la faune et la flore locale, bruyante et en désaccord avec le paysage bruxellois. La perruche est, pour les autres, un animal sympathique et exotique qui vient diversifier et colorer l´avifaune urbaine, dominée jusqu´il y a quelques années par les pigeons, les corneilles ou les merles.

 

Crédit Photo : Kasia Ortiz

Crédit Photo : Kasia Ortiz

 

Très visibles en hiver avec leur plumage vert émeraude qui vient compenser le manque de feuillage dans les arbres, les perruches se camouflent facilement au début du printemps. Leurs cris aigus et leurs passages furtifs d’arbre en arbre rappellent cependant leur présence dans la ville, tout au long de l’année. Une présence qui surprend, surtout en hiver, et qui – pour les plus poètes (ou les plus voyageurs) d’entre nous – crée une sensation d’immersion en forêt tropicale, nous rapprochant de la chaleur du Sud. Elles sont en effet originaires de la région du Sahara, de l´Éthiopie au Sénégal, mais aussi de la région qui sépare l´Himalaya et le sud de l’Inde, ce qui explique leur résistance à l’hiver européen.

Leur acclimatation est si réussie que, de nos jours, on estime environ à 10.000 le nombre de perruches à collier occupant les espaces verts bruxellois et en particulier les parcs du Nord-Ouest de la ville.

 

Crédit Photo : Kasia Ortiz

Crédit Photo : Kasia Ortiz

 

Bruxelles est une ville riche en biodiversité et est aussi très attractive pour ces oiseaux exotiques. Beaucoup de bruxellois aiment les nourrir. Et, ils disposent d´une foule de recoins pour nicher : notamment les cavités des arbres les plus anciens, dont certains, comme au Parc Josaphat ont été inaugurés sous le règne de Léopold II.

Ils occupent les cavités à partir de décembre et commencent leurs pontes entre février et mars, ce qui les met en compétition avec les espèces cavernicoles indigènes comme le pigeon colombin, la chouette hulotte ou le choucas des tours [2]. S’ajoute à cela le fait que les perruches ne trouvent pas de prédateurs dans la région, à l’exception des faucons de la Cathédrale Saint-Michel et Gudule – lesquels ont pondu leur premier œuf fin février et peuvent être observés en direct depuis un poste d´observation situé à côté de la Cathédrale ou sur leur site internet.

Les perruches pourraient représenter une menace pour les oiseaux cavernicoles locaux et les petits mammifères cavernicoles comme les chauve-souris et même pour la végétation (consommation de pousses, bourgeons, bulbes et fruits). Toutefois, l´accaparement des cavités des arbres a aussi son côté positif, puisque – d´après le guide nature Luc Degraer – elles laissent par la suite des cavités agrandies à d´autres oiseaux cavernicoles comme le pic épeiche, lesquels peuvent ainsi en profiter.

 

Crédit Photo : Kasia Ortiz

Crédit Photo : Kasia Ortiz

 

«Le sauvage est revenu en ville». L´occupation de la ville par des animaux exotiques passe parfois inaperçue dans le va-et-vient quotidien, parfois elle est au contraire perçue comme une invasion. La présence des perruches est imposante, leur impact comme celui de toute autre espèce animale sauvage ou domestique habitant en ville peut être positif ou moins apprécié. Leur influence et leur évolution démographique sont en tout cas suivis de manière régulière par des points d´écoute et des comptages aux dortoirs. Un recensement national des perruches à collier sera prochainement organisé par Aves et Natuurpunt : durant les soirées du 19 juin, du 24 juillet et du 21 août auront lieu des comptages aux dortoirs auxquels toute personne intéressée peut participer.

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Par Kasia Ortiz

 

Notes de bas de page

[1]           Liste des oiseaux identifiés au Parc Josaphat lors de l´Aube des oiseaux, fournie par le guide nature Luc Degraer: Bernache du Canada, Ouette d´Egypte, Canard colvert, Héron cendré, Gallinule poule d´eau, Pigeon biset féral, Pigeon ramier, Pic épeiche, Bergeronnette des ruisseaux, Accenteur mouchet, Rouge-gorge familier, Merle noir, Fauvette à tête noire, Pouillot véloce, Roitelet huppé, Troglodyte mignon, Mésange charbonnière, Mésange bleue, Mésange à longue queue, Grimpereau des jardins, Pie bavarde, Geai des chênes, Corneille noire, Etourneau sansonnet, Pinson des arbres, Perruche à collier.

[2]           A. Weiserbs, Elaboration de plans d´action pour des espèces problématiques dans la Région de Bruxelles-Capitale: les espèces exotiques invasives, Etude de cas des Perruches, Rapport technique, 2008. http://www.aves.be/fileadmin/Regionales/Aves_Bruxelles/Documents/impact_perruches_rapport_technique.pdf

Sources

Comments

  1. Clément Deshayes

    Merci Kasia pour cet article très intéressant.
    De mon jardin rue Fiers, je vois souvent le soir des perruches vertes voler ou je les entends s’agiter dans les arbres de l’Espace Kessels!

  2. Bonjour, nous ne nous connaissons pas, je m’appelle Fabrice Osinski et je réalise un documentaire radiophonique sur le son des ouragans. J’aimerais introduire cette histoire de perruches bruxelloises dans le fil de la narration.
    J’avais rencontré un ornithologue mais en lisant votre article, je me rends compte que vous donnez des informations qu’il n’a pas données.
    Serait-il possible d’en parler au téléphone pour une éventuelle rencontre. D’avance merci.
    Bien à vous
    Fabrice Osinski

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